La course derrière l'information, la chèvre, les éoliennes, le chou, la soumission à l'autorité, la culpabilité protestante, les tranquillisants de la conscience, les déserts et les ratons-laveurs...

Lettre au président de Pro Natura, Michel von Wyss.


Je crois, Michel von Wyss, que tu es mal informé. Plutôt: sous-informé.

Tu le sais: il est de plus en plus difficile de s'informer, quel que soit le domaine.
Il nous faut des heures et des heures pour sortir la tête du marécage: recherches, lectures, tris, discussions, comparaisons. Résultat : nous avons sans cesse une guerre, ou une paix, ou une technique de retard.
Sans le savoir.

Où sont les avis indépendants ? Qui voit d'assez haut et d'assez loin ?
Comment comparer ceci et cela ? Quelles sont les valeurs en jeu, comment définir les priorités?
Epineuses questions.

Ce qui est simple est faux et ce qui est complexe est incompréhensible - a dit Valéry. Mais il voulait surtout nous inciter à la plus grande méfiance.

Un monde magique

Chaque jour, le monde est un peu plus complexe. Magique. Obscur.
Dix mille objets et services et événements nous échappent dans leurs tenants et fonctionnements. Dès lors nous voilà, souvent, ignorantes proies de nos ignorances, de nos imaginaires, de nos impuissances, de nos enchantements - au sens premier du terme.
Proies faciles de manipulations, d'intérêts opaques, de fausses sciences, de techniques biaisées. De modes, de courants, de marketings de toutes sortes, d'informations tronquées, de conclusions trop simples.
Et les organisateurs des détournements, les profiteurs, les manipulateurs sont rusés, diablement efficaces, puissants, décidés.
Nous en sommes vite à Kafka et Orwell.

Energie

Le monde de l'énergie est monstrueux.
Sache : nous brûlons près de 160 mètres cubes de pétrole par seconde , soit environ 1000 barils. Même chose pour le charbon: près de 200 tonnes par seconde . Avec le gaz, et le tout converti en tonnes de pétrole, nous en sommes à près de 12 milliards de tonnes par an. Très inégalement réparties, cela va de soi. Pour un compte sommaire, multiplie par 500 dollars la tonne, ce qui donne un ordre de grandeur du petit commerce mondial. Laissons le CO2 de côté.

Probablement sommes-nous complètement fous. Suicidaires. Depuis longtemps.

Pour le moins, ce monde n'est pas celui des bons sentiments. C'est d'abord un monde de pouvoirs, de forces et de violences où toutes les armes sont bonnes à prendre, où tous les jeux peuvent être joués.

L'escroquerie

Tu auras sans doute de la peine à croire que c'est dans ce monde-là que se déroule notre minuscule affaire cantonale d'éoliennes...
Et pourtant, c'est bien là.
Fond de scène: nous importons, en Suisse, le 90 % de l'énergie que nous consommons. 40 milliards de francs l'an. Autant dire que, malgré nos airs de petits malins, nous sommes sujets, serfs, esclaves. Et aveugles.
Dès lors, veuille prendre la mesure du problème, la mesure de la dépendance: près de 6 millions de tonnes de carburants (sans parler de tout le reste).
Or réduire cette consommation de 5 ou 6 % (faire 19 km au lieu de 20), ce serait couvrir toute la consommation des carburants dans les cantons de Neuchâtel et du Jura. (Laquelle est du même ordre de grandeur que ce qui est gaspillé dans les bouchons, ralentissements, attentes, petites courses parfaitement inutiles...)

Garde ces mesures.

Je te le dis dès maintenant: des éoliennes, 60 ou 500 et même 1000, grosses et méchantes, sur les crêtes arc-jurassiennes et autres, c'est simplement dérisoire, c'est ridicule. Ça ne touche pas le puck. C'est dans la marge d'erreur. 1000 très grosses éoliennes: 5 % de la consommation de courant.
C'est de l'escroquerie, technique, économique et intellectuelle. De la frime, du bluff de loubards, de la blague graveleuse.

Souvenir et déserts

Etait-ce en 1975 ? Peut-être en 1976.
Nous préparions avec Pierre Fornallaz, président (visionnaire) de la SSES, un numéro de la revue technique. Comment en étions-nous arrivés à cette à cette histoire de panneaux solaires et de déserts ? Je ne sais plus.
Et nous voilà griffonnant des calculs pifométriques en partant d'une superficie de 10 millions de km carrés utilisables pour placer des capteurs PV (absolument hors de prix, à l'époque !).
Résultat des gribouillages: avec 1 % - un pour cent ! tu as bien lu: 1 % - de la surface des déserts, nous avons toute l'énergie que nous voulons. Pour le monde entier.
Incroyable. Insaisissable. Pas possible. Martien. Hors entendement. On recommence tout. Même résultat !
(Et aujourd'hui, 40 ans plus tard, le résultat tient toujours !)
Nous étions en même temps étonnés, effrayés, rassurés, incrédules.
Mais nous savions que nous étions dans la bonne direction, dans le bon quadrant.
Nous n'étions pas dans la croyance, dans l'utopie. Petits calculs, terre à terre. Même avec un facteur 10 d'erreur, le cap ne changeait pas.
Cela pour dire qu'il y a des issues.

Hélices

Il faut des heures à se crever les yeux pour remonter l'histoire de l'éolien des 30 dernières années. Je résume: jusque vers 1985, l'éolien est en bordure maritime. Mer du Nord. Normal. Il y a du vent. Puis la pression commerciale explose. Il faut vendre. Conquérir des marchés. Capitalisme conquérant. Bien sûr. Logique.
L'éolien devient continental et européen. Les Verts, allemands surtout, sont conquis. Achetés ? Les subventions pleuvent. Peu importe que le rendement ait chuté de plus de moitié avec la continentalisation.
Des cartes des vents sont bricolées avec des simulations, poussées à la hausse. Le marketing tous azimuts est mis en place. Boulot de lobbyistes efficaces, de professionnels. Encore un peu et les marques sont sur les fesses des skieuses pro.
En Suisse ? Même cirque.
Les bureaux Enco SA et Planair, avec messieurs Kernen, Horbaty, Rigassi, et Geissman de l'OFEN mènent le bal. Un million de francs fédéraux par an pour Suisse Eole entre 1997 et 2004 et 600'000 francs par an depuis. Matraquage. Les Verts bavent devant le Messie éolien. Il se vend du courant "vert" aux bonnes consciences.

Michel von Wyss, est-ce que tu peux croire une seule seconde que cette histoire n'est pas truffée de magouilles ?
D'accord pour rencontrer des gens qui l'ont vécue à la première loge ?

Je ne comprends pas

Les cinq organisations qui ont publié début mars un "Appel" aux Neuchâtelois les invitant à voter pour l'initiative et contre le "contre-projet" y ont collé une manière d'annexe dont le dernier point stipule qu'il faut "admettre que notre canton "fasse sa part" en réalisant un ou au maximum deux sites éoliens et ceci dans les périmètres les moins dommageables pour la nature, le paysage et la populations.".
L'histoire de cet addendum, très contesté, m'a été racontée par le menu.

"Fasse sa part" ?
Ai-je bien lu ?
Mais qu'est-ce que ça signifie ? "Fasse sa part" ?
Quelle part ? Pourquoi, comment, où ? Et "la part des autres" ?
Mais qu'est-ce que ça peut bien signifier ?
D'où peut bien venir cette idée ahurissante de part, de sacrifice ?
Pour faire plaisir à qui ? Aux dieux de l'Olympe ?

Non, je ne vois pas.
Il n'y a aucune, vraiment aucune raison objective, technique, économique, de politique énergétique, de realpolitik ou je ne sais quoi à sacrifier deux régions "moins dommageables".
Et qu'est-ce qui dit que c'est "moins dommageable" ? Une vingtaine d'éoliennes de 150 mètres sur une crête, c'est forcément dommageable sur des douzaines de kilomètres carrés !
Donc, les raisons n'en sont pas. Les motifs sont d'ordre - disons - interne, psychologique.

Culpabilité

Ce n'est pas d'hier que Pro Natura est tiraillée entre ses objectifs de protection (pompier et pédagogue) et ses profondes dépendances de l'officialité, des administrations, des autorités. Pro Natura, très helvétique, a horreur des conflits, des confrontations. Elle déteste se battre. Elle veut du consensus, des compromis; elle veut bien faire, c'est-à-dire de la bienfaisance, de part et d'autre.
Dans l'affaire neuchâteloise des éoliennes, que fait Pro Natura ? Comme en permanence saisie d'une protestante culpabilité, elle ne cesse de corriger ses rares audaces par des réflexes de soumission à l'autorité.
D'où cette réserve, cette requête, objectivement injustifiable, de deux sites sacrifiables, comme pour se faire pardonner son petit sursaut d'indépendance. Le tout caché sous le triste et petit prétexte de "faire notre part"...

Il y a quelque chose d'absurde dans cette attitude, ce jeu de chèvres et de choux. De la bonne conscience à bon marché. Le compromis n'est jamais loin de la compromission.
Or cela se sent, cela se sait. La perte continue d'influence de l'association, à l'échelon national et cantonal, en est une des preuves. Mais, manifestement, les caciques zurichois restent confits dans la bienpensance. Sans cesse, et littéralement, sur la réserve.

Ah oui, deux douzaines d'éoliennes, j'oubliais...
Nous avons au moins dix fois de quoi les compenser par des panneaux solaires sur des toits plats où il seront invisibles. Et vingt autres mesures. Dix fois "notre part", en parfaite discrétion, sans rien déranger. Pas un bruit. Pas un mètre carré bétonné.

Sanctuaire

Michel von Wyss, tu le sais: la santé mentale, ou l'équilibre mental - ce qu'il en reste - de ce pays passe par la préservation de zones libres. Le Plateau, c'est fini, une agglomération. Etouffant. Mité, malade.
Restent les altitudes alpines.

Et l'Arc jurassien, tout l'Arc.

Le second poumon.

Il faut préserver l'Arc jurassien des psychopathes mercantis et de leurs larbins menteurs.

C'est vital. Il faut le sanctuariser. Le décret de 66, d'Olten à Genève.

Avec d'autres, c'est un projet derrière lequel nous pouvons marcher ensemble.

GS


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